@LeLab2019

Vendredi soir, comme nombre d’entre vous, j’ai été accrochée à cette conférence de presse tant attendue, proposée avec un art du teasing qui rendrait jalouses les équipes de promotion de grandes productions hollywoodiennes. La promo de la Reine des Neiges elle-même pourrait s’en inspirer. Mais le propre des annonces, c’est qu’elles génèrent une attente de la part de leur audience. Ici, nous attendions une réponse et surtout, de la clarté. Dans cette période inédite de repli sur soi, nous attendons un récit collectif qui nous lie et nous donne l’envie d’avancer tous dans la même direction. A un moment où nous devons (ré)-apprendre les limites de nos existences et endiguer le flux d’angoisses existentielles qui les accompagnent, la décision prend une dimension encore plus symbolique : elle cadre et rassure. Ce à quoi nous avons assisté vendredi soir, c’est non seulement la désillusion de nos attentes de clarté, mais un théâtre d’hésitants, préférant livrer tous les détails de leur brouillon (comme l’écrivait très justement Joan Condijts) que de faire des vrais choix et les assumer.

À « la phase 1.a » j’ai tout de suite eu envie de faire un schéma.

J’étais sur le plateau de LN24 chargée de commenter les décisions prises et j’écoutais, incrédule, l’énumération fade de chapitres et d’alinéas. A « la phase 1.a » j’ai tout de suite eu envie de faire un schéma pour suivre car nos dirigeants n’avaient pas pris la peine, eux, de structurer leurs décisions dans une histoire qui nous parlerait à nous et non aux méandres de leur pensée technicienne et politique. La connaissaient-ils seulement ? Jusqu’à minuit, en direct avec et pour les courageux, Catarina Letor et moi avons fait de notre mieux pour éclaircir les contours de notre prochaine vie temporaire, nonobstant le brouillard dans laquelle nous avait plongée cette conférence de presse. Chers élu.e.s et représentants du peuples, vous qui êtes aux plus hautes instances de décision, vous êtes vous demandés ce qu’il nous importait d’entendre? En d’autres termes, avez-vous, après 7h de réunion et 40 jours de crise, perdu la capacité de faire preuve d’empathie? J’ai eu une désagréable sensation, sur laquelle je n’ai pu mettre de mots que le surlendemain, une fois dépassée et démêlée : l’indécision a amené une sorte d’indécence. Indécente était l’heure de prise de parole et indécente était l’indécision flagrante eût-égard au niveau de pouvoir. Il se passe des choses qui nous dépassent, certes, mais c’est précisément cela qui me chagrine. Faites le tri, car si vous ne le faites pas, qui le fera ? Il est malhonnête intellectuellement de laisser à tout un chacun le soin de le faire. C’est l’un de ces moments précis dans l’histoire où nous retiendrons ceux qui ont pu prendre le leadership de ceux qui se sont cachés derrière des powerpoint illisibles.

Le refus de l’incertitude fait précisément de vous un indécis.

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Mais au-delà des aspects moraux, leur démonstration (car c’en était une, avec les hypothèses, les contre, hypothèses – avec tous des si, on mettrait Bruxelles dans une bouteille), c’est précisément l’incomplétude de leur raisonnement. Le théorème d’incomplétude de Godel est un paradigme que les techniciens détestent, car elle démontre l’imperfection du raisonnement. Parfois, certaines choses sont vraies et pour autant invérifiables et d’autres fois, certaines choses sont fausses et irréfutables. Et ça, ça ne pardonne pas. Un peu comme cette histoire de masques. D’abord ce n’est pas nécessaire, puis c’est conseillé mais on en a pas assez, on commande les mauvais et on en arrive au foulard parce qu’on arrive ni à en commander ni à en produire en suffisance – encore l’incomplétude de notre système. Là où d’autres pays les rendent obligatoires et mobilisent leurs industries pour en produire, nous assistons à des petits arrangements pour de grands enjeux…Le refus de l’incertitude fait précisément de vous un indécis. Nous avons assisté, fatigués pantois et incrédules à un vaudeville d’incertitudes, une démonstration live de l’incomplétude du pouvoir mis en place. Si vous ne savez pas, ne parlez pas, c’est un principe de base dans la réflexion logique.

Pour la prochaine fois, je vous en conjure, proposez-nous un récit assumé. Faites vos jeux en tant compte de l’incomplétude de notre système et faites un tapis. Quoiqu’il arrive, il ne sera jamais parfait, car plus que jamais l’incertitude fera partie de nos vies. Nous apprendrons sans doute à composer avec si vous le faites.

Salma Haouach

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