Je viens de consommer deux produits Netflix qu’à priori tout oppose. La série The Affair, juste fabuleuse et savoureuse, relatant une même histoire à plusieurs reprises telle que vécue par chaque protagoniste. Une même scène, des mêmes faits, deux points de vue différents. Tous deux aussi plausibles, tous deux aussi vrais.

Ah la Vérité. La vraie. La fameuse. Est-elle fondamentalement unique comme l’indique son nom ? Ou au contraire, y a-t-il toujours (au moins) deux vérités contradictoires pour un même fait, aussi vraies l’une que l’autre, à l’instar du verre à moitié plein et à moitié vide ? Sommes-nous condamnés à devoir nous satisfaire de vérités partielles ?

A défaut de nous transcender, mon second visionnage – Behind The Curve – nous offre (à priori) sur un plateau un raisonnement par l’absurde pour y répondre. Il s’agit d’un documentaire faisant étalage de la mouvance platiste aux Etats-Unis. En gros, des gens qui croient que la terre est plate. Des gens pour qui le film The Truman Show avec Jim Carrey fut une révélation. Des gens selon qui « on » aurait menti.

Cette communauté en pleine expansion semble symptomatique du règne post-Yes-We-Can de la croyance sur la connaissance, dans lequel priment émotions et perceptions. On s’y sert à son gré parmi les vérités établies et on débat sur base de notre perception des conclusions en faisant fi de leurs raisonnements sous-jacents. Un clic par-ci je prends celle-là, un clic par-là je jette celle-ci. « A fact-resistant world », comme était titré récemment un rapport sur les vaccins publié dans la revue JAMA Pediatrics. La fin des haricots ?

Une première vérité criante en guise de prologue : la théorie de la Terre plate (« Flat Earth ») est avant tout un alibi. Un prétexte pour (se sentir) exister. Une identité-pansement, par dépit, fédératrice de liens sociaux. L’occasion d’intégrer une communauté, un entre-soi, où l’on échange beaucoup, sans cesse même, avec passion, bonne humeur et une pincée d’humour la plupart du temps. Netflix nous apprend même qu’il existe des Meetic et des campings conçus spécialement pour les Flat Earthers. Quoi de mieux qu’une terre bien plate pour sortir de la platitude du quotidien…

Cela étant dit, j’entrevois pour ma part quelques minces rayons de lumières percer le ciel assombri (ou le dôme céleste, c’est selon) : l’abondance de leurs tentatives pour trouver un raisonnement irréfutable et prouver la véracité de leur intuition. Parce que figurez-vous que ça raisonne chez les « théoriciens » de la Terre plate. Comme un enfant de 8 ans peut-être (je vous fais grâce de l’expérience où l’on place à distance des panneaux en carton percés à travers lesquels on fait passer la lumière d’une lampe de poche pour prouver que la terre n’est pas courbe), mais ça raisonne.

Des milliers d’heures à débattre du sujet, des centaines d’émissions dédiées sur YouTube, des dizaines d’expériences filmées visant à démontrer leur théorie, des conférences aux allures de TEDx FlatEarth, … Et ça disputaille, ça discute-taille, ça argumente-taille, ça expérimente-taille. Toute proportion gardée certes (d’où les –taille), mais force est de constater qu’il y a gymnastique mentale et c’est peut-être en cela que réside l’espoir de salut.

Un temps passé à questionner et à essayer de raisonner sans malveillance ne serait être totalement dédaignable. Tant que cet aspect ne sera pas anecdotique, on pourra selon moi espérer que les haricots ne seront qu’en jachère. La réalité – ou pour le moins son langage – est d’une incroyable complexité, ce qui réserve sa manutention à une élite d’initiés aux cerveaux musclés, non pas de naissance mais précisément par la pratique assidue du raisonnement. Universitaires, ingénieur.e.s, mathématicien.ne.s, physicien.ne.s spécialisé.e.s, codeur.se.s … Qu’à cela ne tienne, les flat earthers ont pris le parti de ne pas se résigner à une existence végétative, apathique et contemplative pour autant. Alors ils font avec les moyens du bord.

Je vais m’aventurer à poser une question désagréable : la communauté de la Flat Earth pourrait-elle être à ce titre un aperçu de ce qui nous attend quand (si) l’IA fera tout le travail pour nous, mieux que nous, sans nous ? Quand (si) la complexité et l’opacité des algorithmes seront telles que même ceux qui les auront initiés ne seront en mesure de les comprendre, que nous restera-t-il si ce n’est le raisonnement pour le raisonnement, le raisonnement sans autre but que le raisonnement ?

Plutôt que de nous moquer, nous devrions profiter de l’occasion pour jouer aussi et stimuler notre plasticité cérébrale. Unique règle du jeu : interdiction de s’appuyer sur la moindre photo ou représentation du globe terrestre. Par quel raisonnement pouvons-nous expliquer que la terre est bien ronde ? Allons-voir … visibilité de la lune, distance au soleil… Pas si simple finalement. N’en déplaise à Pythagore, Platon, Aristote et Galilée, dans un second temps nous avons le droit de faire appel à un ami, fort à parier qu’il se dénommera Google pour la plupart.

Par ailleurs, pour ce qui est de la conclusion per se, est-on vraiment certain que la terre (ne) soit (que) ronde et en 3D finalement ?

Certains physiciens très sérieux penchent actuellement sur l’idée que notre univers ne serait qu’un gigantesque hologramme, d’autres optent pour l’existence d’univers parallèles. Mon penchant à moi façon péché mignon – et d’Elon Musk aux dernières nouvelles – aura lui aussi été illustré par un film hollywoodien… L’intuition de vivre dans une matrice, une sorte de simulation, une super-illusion.

Les lois de la physique quantique ont déjà mis en évidence des vérités fort contre-intuitives. Le temps est continu, le passé est déterminé et immuable, on ne peut pas être à deux endroits en même temps, n’est-ce pas ? Pas pour les éléments subatomiques qui nous composent. Ces vérités fondamentales seraient donc une question d’échelle. Et je vous épargne le fameux chat de Schrödinger à la fois mort et vivant depuis 85 ans, le pauvre.

Comme le souligne Aurélien Barrau, docteur en astrophysique des particules, dans son livre « De la vérité dans les sciences », nous ne tendons visiblement pas vers l’unité. Ni vers le dualisme d’ailleurs. « Au fur et à mesure que des hypothèses sont éliminées, d’autres voient le jour ! ».

La fameuse vérité n’est et ne serait jamais décidable, à l’image de ce tétralemme qui devrait mettre d’accord illustres philosophes antiques, bouddhistes et physiciens contemporains : « c’est ainsi ; ce n’est pas ainsi ; c’est ainsi et ce n’est pas ainsi ; c’est et ce n’est non pas même ainsi ».

Alors en conclusion, qu’importe la conclusion, concentrons-nous sur la question. L’adage le dit bien, le chemin est plus important que la destination. Questionnons donc, raisonnons, ne cessons jamais, même en « –taille » s’il le faut vraiment… Merci à nos amis les platistes pour cette piqûre de rappel piquée et aux créateurs de The Affair pour leur subtile fresque de la subjectivité. Merci à tous deux, visionnés pour le prix d’un.

Découvrez la première chronique de Sarah Halfin ici : http://lelabmagazine.be/sarahhalfin/

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